POMORAMA : et si nous regardions enfin les architectures que nous côtoyons chaque jour ?
Du 3 au 27 septembre 2026, la Galerie vitrée du Grand Curtius accueille POMORAMA, une exposition consacrée au post-modernisme architectural à Liège entre 1975 et 2005. Près de 80 bâtiments y sont recensés. Mais derrière cet inventaire se cache une question plus vaste : que regardons-nous encore lorsque nous traversons notre ville ?
Vous êtes probablement déjà passé devant l’un de ces bâtiments.
Peut-être même plusieurs fois aujourd’hui.
Vous les connaissez sans vraiment les connaître. Ils font partie du décor, accompagnent nos déplacements, bordent nos rues et nos places. Certains nous séduisent, d’autres nous laissent parfaitement indifférents. Il y en a même que nous trouvons franchement laids.
Mais leur accordons-nous pour autant une place dans l’histoire de l’architecture ?
C’est précisément l’une des questions que pose POMORAMA. Le Post-Modernisme architectural à Liège [1975-2005], présentée jusqu’au 27 septembre dans la Galerie vitrée du Grand Curtius.
Et pour comprendre l’intérêt de cette exposition, il faut peut-être commencer par regarder autour de nous.
Quand le contemporain commence à appartenir à l’Histoire
Nous avons appris à reconnaître certaines architectures comme faisant partie du patrimoine.
Une façade Art nouveau attire immédiatement notre attention. L’Art déco possède ses propres signes distinctifs. Une maison mosane, une façade néoclassique ou un bâtiment médiéval nous semblent naturellement appartenir à l’histoire de la ville.
Mais que faisons-nous d’un immeuble construit dans les années 1980 ?
Il nous paraît encore récent.
Pourtant, les années 1980 sont aujourd’hui à plusieurs décennies derrière nous.
C’est tout le paradoxe des architectures contemporaines : elles sont suffisamment proches pour nous sembler ordinaires, mais suffisamment éloignées pour commencer à devenir historiques.
Le post-modernisme appartient précisément à cette zone encore un peu floue.
Nous vivons avec lui sans toujours savoir le reconnaître.
Mais au fait, qu’est-ce que le post-modernisme ?
Pour le comprendre, il faut revenir quelques décennies en arrière.
Après la Seconde Guerre mondiale, l’architecture moderne s’est largement imposée avec ses lignes épurées, ses volumes fonctionnels, ses matériaux industriels et son rejet de l’ornement.
L’ambition était notamment de construire une architecture adaptée à une société nouvelle, rationnelle et débarrassée des références historiques.
Mais à partir des années 1960 et surtout dans les années 1970, certains architectes commencent à remettre en question cette vision.
Pourquoi une architecture contemporaine devrait-elle nécessairement tourner le dos au passé ?
Pourquoi une colonne, un fronton, une arcade, une couleur ou une forme traditionnelle seraient-ils interdits à l’architecte moderne ?
Pourquoi faudrait-il choisir entre l’histoire et la modernité ?
Le post-modernisme apporte des réponses multiples à ces interrogations.
Il ne constitue d’ailleurs pas véritablement un style unique. Il s’agit plutôt d’une famille de démarches qui vont réintroduire dans l’architecture ce que le modernisme avait largement écarté : les références historiques, l’ornement, la couleur, le symbolisme, le contexte urbain et parfois même l’humour ou l’ironie.
L’architecture peut désormais citer, mélanger, détourner.
Elle peut être sérieuse et ludique.
Moderne et historique.
Familière et surprenante.
Elle peut parler plusieurs langages à la fois.
À Liège, une autre manière de regarder la ville
Cette évolution prend une dimension particulière à Liège.
Notre ville a été profondément transformée au cours du XXe siècle. Les grandes opérations de modernisation et les mutations urbaines ont parfois profondément modifié des quartiers entiers.
À partir des années 1970, une nouvelle génération d’architectes est donc confrontée à une question essentielle :
comment construire dans une ville qui possède déjà une histoire ?
Faut-il rompre avec le passé pour affirmer la modernité ?
Ou peut-on au contraire construire quelque chose de nouveau en acceptant de dialoguer avec ce qui existe déjà ?
Les réponses vont être multiples.
Et c’est justement cette diversité que l’exposition POMORAMA cherche aujourd’hui à faire apparaître.
Trois bâtiments pour commencer à regarder autrement
Pour comprendre concrètement cette évolution, inutile de chercher très loin.
À Liège, quelques bâtiments que nous côtoyons quotidiennement permettent déjà de mesurer la diversité des réponses apportées à cette époque.
Prenons la Cour Saint-Antoine, dans le quartier de Hors-Château.
Le projet de Charles Vandenhove, développé à partir de la fin des années 1970, associe restauration, nouvelles constructions, logements et espace public.
Le langage architectural est contemporain, mais il n’hésite pas à convoquer des références beaucoup plus anciennes : colonnes, frontons, proportions, matériaux et formes traditionnelles sont réinterprétés.
Vandenhove ne cherche donc pas à faire passer une construction contemporaine pour un bâtiment ancien.
Il fait quelque chose de plus subtil : il accepte que le présent puisse converser avec le passé.
Un peu plus loin, Le Balloir, place Sainte-Barbe, offre une autre illustration de cette manière de travailler.
L’ancien ensemble lié à l’hospice Sainte-Barbe a été transformé et complété par de nouvelles interventions. Ici encore, différentes époques et différentes fonctions se rencontrent dans un même ensemble.
L’ancien n’est pas simplement conservé comme une pièce de musée.
Il est restauré, transformé, prolongé et intégré à un projet contemporain.
Et puis il y a l’Auberge de Jeunesse Georges Simenon, en Outremeuse, installée dans l’ancien couvent des Récollets.
Le lieu raconte à lui seul une autre facette de l’évolution architecturale : celle des usages.
Un édifice religieux change de fonction et devient un lieu d’accueil et de vie collective, tandis que les interventions contemporaines viennent s’ajouter à un bâtiment beaucoup plus ancien.
Ces trois exemples ne résument évidemment pas le post-modernisme liégeois.
Ils nous permettent simplement de comprendre une chose essentielle :
une ville ne se construit presque jamais en une seule fois.
Une architecture qui évolue avec son temps
L’Art nouveau, l’Art déco, le modernisme, le post-modernisme… Aucun de ces courants n’est apparu dans un monde figé.
Chaque époque apporte ses propres questions, ses techniques, ses contraintes, ses ambitions et ses rêves.
Les architectes sont évidemment les auteurs de ces transformations, mais ils ne travaillent jamais seuls. Leurs projets s’inscrivent dans une réflexion plus large sur la ville, ses usages, son développement, ses habitants et son avenir.
Une architecture est donc aussi le produit d’un moment particulier de l’histoire.
Ce qui nous paraît aujourd’hui évident a parfois été considéré comme audacieux ou provocateur au moment de sa construction.
Et ce que nous trouvons étrange aujourd’hui pourra peut-être sembler parfaitement représentatif d’une époque aux générations futures.
Rien n’est figé. Rien n’est immuable.
La ville ressemble davantage à un palimpseste qu’à un catalogue de styles : chaque génération écrit une nouvelle page sur celles qui la précèdent, sans jamais parvenir à effacer complètement les traces du passé.
Le post-modernisme : un patrimoine encore jeune
C’est là que POMORAMA prend tout son intérêt.
Le séminaire Patrimoine(s) : Questions contemporaines de la Faculté d’Architecture de l’Université de Liège, avec ses étudiants et en collaboration avec la Ville de Liège, a entrepris un premier inventaire critique du bâti post-moderniste liégeois.
Près de 80 bâtiments construits entre 1975 et 2005 ont ainsi été recensés.
Le choix de cette période est particulièrement intéressant.
Il permet de ne pas réduire le post-modernisme à une simple mode des années 1980. Le phénomène évolue, se transforme, se mêle à d’autres courants et connaît ses dernières inflexions au tournant du XXIe siècle.
L’objectif de POMORAMA n’est d’ailleurs pas de décréter que ces 80 bâtiments constituent tous de futurs monuments historiques.
Il est beaucoup plus intéressant que cela :
il s’agit d’abord de les identifier, de les documenter et de commencer à les regarder avec le recul de l’Histoire.
Une carte interactive permet également de partir à la découverte de ce patrimoine récent dans le paysage liégeois.
Nous les aimons… ou nous les détestons
Soyons honnêtes : nous ne sommes pas obligés d’aimer toutes les architectures post-modernes.
Certaines nous séduiront immédiatement.
D’autres nous sembleront lourdes, étranges, datées, trop décoratives ou simplement peu convaincantes.
Et c’est très bien ainsi.
L’histoire de l’architecture n’est pas un concours de beauté.
Les bâtiments qui nous paraissent aujourd’hui évidents n’ont pas toujours fait l’unanimité lorsqu’ils ont été construits. À l’inverse, certaines réalisations autrefois considérées comme visionnaires peuvent finir par être profondément transformées ou disparaître.
Notre regard n’est jamais totalement neutre et il évolue lui aussi avec le temps.
Alors qui décidera, dans cinquante ou cent ans, de la valeur esthétique, architecturale, historique ou fonctionnelle de ces bâtiments ?
Probablement pas nous.
C’est l’Histoire qui finira par trancher.
Trois regards sur une même architecture
POMORAMA ne se contente pas de présenter une liste de bâtiments.
L’exposition propose plusieurs manières de regarder cette période.
La frise chronologique « Liège is More » retrace l’histoire du post-modernisme liégeois à travers archives, photographies et maquettes.
La série photographique « Diptyques : l’Obligation du Tout » de Mathias Elaerts interroge les déplacements temporels et sémantiques de ces architectures.
Quant à la série « Po-Mo » des objets Sparadra d’Amandine Guitoun, elle revisite avec distance les codes esthétiques associés à cette période.
Ces regards croisés permettent ainsi de dépasser la simple question du « beau » ou du « laid ».
Ils nous invitent à comprendre ce que ces architectures racontent de la ville et de l’époque qui les a vues naître.
Regarder aujourd’hui le patrimoine de demain
Au fond, POMORAMA pose une question qui dépasse largement le seul post-modernisme :
qu’est-ce qui fait qu’un bâtiment devient un jour du patrimoine ?
Est-ce sa beauté ?
Son originalité ?
La qualité de son architecture ?
Sa fonction ?
La mémoire collective qui s’y attache ?
Ou simplement le temps qui passe ?
Nous n’avons pas encore la réponse.
Mais nous pouvons déjà commencer à regarder.
Car le patrimoine n’est pas uniquement constitué de ce que les générations précédentes ont décidé de nous transmettre.
Il est aussi en train de se fabriquer sous nos yeux.
La prochaine fois que vous passerez devant la Cour Saint-Antoine, le Balloir ou l’un de ces bâtiments que vous avez peut-être cessé de remarquer depuis longtemps, prenez quelques secondes.
Regardez sa façade.
Ses proportions.
Ses détails.
Son rapport aux bâtiments voisins.
Demandez-vous pourquoi il est là et pourquoi il ressemble à cela.
Vous ne l’aimerez peut-être pas davantage.
Mais vous le regarderez probablement autrement.
Et c’est peut-être la meilleure raison de découvrir POMORAMA : non pas pour apprendre à aimer le post-modernisme, mais pour apprendre à voir une partie de Liège que nous pensions déjà connaître.
POMORAMA. Le Post-Modernisme architectural à Liège [1975-2005]
Galerie vitrée du Grand Curtius, Liège
Du 3 au 27 septembre 2026
Une exposition à découvrir gratuitement, mais surtout une invitation à prolonger la visite dans les rues de Liège, avec la carte interactive du bâti post-moderniste liégeois.
Parce que le patrimoine de demain est peut-être déjà sous nos yeux.
Le regard de Cyberliège Magazine
Il y a quelque chose d’assez amusant dans notre rapport à l’architecture.
Nous pouvons traverser Liège pendant des années sans vraiment regarder certains bâtiments. Puis un jour, une exposition nous apprend à les observer autrement et soudain, ils semblent avoir quelque chose à nous raconter.
C’est peut-être ce que nous avons apprécié dans la démarche de POMORAMA.
L’exposition ne nous demande pas d’aimer le post-modernisme. Elle nous invite simplement à lui accorder un peu de notre attention.
Et c’est déjà beaucoup.
Car l’histoire de l’architecture ne s’arrête évidemment pas aux bâtiments que nous avons appris à admirer. Elle continue de s’écrire sous nos yeux, avec des architectures qui nous plaisent, nous surprennent, nous dérangent parfois ou nous laissent totalement indifférents.
Qui sait ce que les générations futures penseront de nos bâtiments actuels ?
Certaines constructions que nous considérons aujourd’hui comme banales deviendront peut-être demain les témoins précieux d’une époque. D’autres auront disparu sans que grand monde ne les regrette.
Mais avant de pouvoir juger, il faut avoir regardé.
POMORAMA nous offre justement cette occasion : regarder Liège avec quelques décennies de recul, et peut-être découvrir que le patrimoine de demain se trouve déjà dans les rues que nous parcourons aujourd’hui.






