La Meuse hors de tout contrôle — Quartiers submergés — Une population en détresse
Liège, 1ᵉʳ janvier 1926
La nouvelle année s’ouvre sous un signe funeste. Depuis la nuit dernière, la Meuse, devenue torrent impétueux, envahit notre ville avec une violence qui dépasse tout ce que les plus anciens riverains disent avoir connu. Partout, l’eau gagne, monte, s’impose. Liège est inondée.
Aux premières heures du jour, la cité offre un spectacle d’épouvante. Là où s’étendaient rues et places, s’étalent désormais des nappes sombres et glacées. Les quais ont disparu sous les flots. Des maisons entières ont les pieds dans l’eau, et déjà certains rez-de-chaussée sont entièrement perdus. Le silence, parfois, n’est rompu que par le clapotis sinistre de l’eau contre les façades.
La Meuse déchaînée
Gonflée par des pluies incessantes et un dégel brutal, la Meuse roule avec une force terrible. Elle charrie poutres, barils, charrettes, et jusqu’à des éléments d’usines arrachés en amont. L’Ourthe et la Vesdre, venues grossir son cours, semblent conspirer avec elle pour accabler la ville.
La montée des eaux est rapide, inquiétante, presque heure par heure perceptible. Sur les ponts, la foule se presse malgré les mises en garde, contemplant avec effroi cette masse liquide qui frôle les tabliers et menace les piles.
Maisons abandonnées, familles en fuite
Dans les quartiers périphériques le long du fleuve, la population a été surprise dans son sommeil. Des familles ont dû fuir à la hâte, emportant quelques hardes, laissant derrière elles meubles, marchandises et souvenirs. Des enfants grelottent, des vieillards sont évacués en barque, parfois par des volontaires improvisés.
Les caves sont pleines, les poêles noyés, et dans nombre de foyers, la cuisinière à charbon s’est éteinte. En ce premier jour de l’an, le froid et l’eau font cause commune pour éprouver cruellement les plus modestes.
La ville mobilisée face au fléau
Pompiers, gendarmes, soldats et ouvriers se sont portés sans attendre au secours des sinistrés. On travaille sans relâche, de jour comme de nuit, à l’évacuation des habitants et à la mise en sécurité des bâtiments les plus menacés. Les autorités communales ont ouvert des locaux pour accueillir ceux que la crue a chassés de leur domicile.
Mais la lutte est inégale. À l’heure où nous mettons sous presse, la Meuse continue de monter. Nul ne sait jusqu’où ira le fléau, ni combien de temps la ville devra encore subir l’assaut des eaux.
Une angoisse suspendue
Liège retient son souffle. Dans les rues transformées en canaux, les regards se croisent, lourds d’inquiétude. Chacun guette un signe de répit, un arrêt de la montée, une promesse de retour à la normale. Pour l’heure, la ville est livrée à la Meuse, et l’année 1926 commence sous la menace et l’incertitude.
Liège, 1ᵉʳ janvier 2026
Un siècle plus tard : une crue qui fait écho au présent
Près d’un siècle après les inondations de l’hiver 1925-1926, cet épisode continue d’interroger notre rapport au fleuve et à la ville. Longtemps perçue comme un événement exceptionnel, cette crue est aujourd’hui relue à la lumière de celle du 14 juillet 2021 et des phénomènes hydrologiques de plus en plus fréquents, qui rappellent la vulnérabilité persistante des territoires riverains.
Des fragilités structurelles mises en lumière
Les archives montrent que la catastrophe de 1926 n’a pas seulement été le résultat de conditions météorologiques extrêmes, mais aussi celui d’une urbanisation dense des fonds de vallée et d’une forte concentration d’activités économiques en zone inondable. Ces facteurs, déjà à l’œuvre au début du XXᵉ siècle, résonnent fortement avec les constats établis aujourd’hui par les spécialistes du risque hydrologique.
La crue a durablement affecté l’économie locale, ralentissant la reprise industrielle et accentuant les inégalités sociales. Elle a également agi comme un révélateur, soulignant la nécessité d’anticiper plutôt que de subir.
Des réponses techniques devenues structurantes
À la suite de cet épisode, les pouvoirs publics ont progressivement engagé une politique de prévention fondée sur des solutions techniques durables. La mise en place de stations de pompage et de stations de démergement, au fil du XXᵉ siècle, visait à réduire la durée et l’intensité des inondations dans les quartiers les plus exposés.
Ces infrastructures, pensées en réponse à des crues historiques comme celle de 1926, constituent encore aujourd’hui l’un des piliers de la protection de la ville. Leur existence rappelle que les catastrophes passées ont façonné les dispositifs actuels, souvent mis à l’épreuve lors d’épisodes récents.
Une mémoire pour penser l’avenir
Loin d’être figée dans les archives, la mémoire de la grande crue de 1925-1926 s’inscrit donc dans une continuité. Elle éclaire les débats contemporains sur l’aménagement du territoire, la gestion des cours d’eau et la capacité des villes à faire face à des événements climatiques extrêmes.
À travers ce prisme, la catastrophe de 1926 apparaît moins comme une parenthèse historique que comme un avertissement précoce, dont les enseignements demeurent essentiels pour comprendre les enjeux actuels et futurs de la résilience urbaine à Liège.




