Jacques Charlier : Cent sexes d’artistes à la Galerie Nadja Vilenne

Cent sexes, une Biennale et un artiste : Jacques Charlier au cœur de la tourmente

Cent sexes d’artistes : retour aux sources d’une œuvre qui fit rougir Venise

Il aura fallu quinze ans pour que « Cent sexes d’artistes » revienne à ce qu’il a toujours été au fond : un formidable exercice de dessin, d’intelligence critique et d’irrévérence joyeuse. Présentée aujourd’hui dans sa forme originale à la Galerie Nadja Vilenne, à Liège, l’œuvre de Jacques Charlier retrouve ses dessins initiaux, ses patronymes assumés et son esprit fondateur : celui d’un rire franc, dirigé non pas contre les artistes, mais contre ce petit théâtre d’autorité, de sacralisation et de fausse gravité qu’est parfois le monde de l’art.

L’histoire est désormais connue, presque mythologique. En 2009, à l’occasion de la 53ᵉ Biennale de Venise, Jacques Charlier ne souhaite pas exposer « Cent sexes d’artistes » dans un espace clos et policé. Fidèle à la logique du projet, il imagine un parcours urbain : cent affiches, toutes uniques, disséminées dans la ville, chacune représentant le sexe imaginaire d’un artiste majeur du XXᵉ siècle, imprimé sur fond de tenture pourpre, quelque part entre La Fenice et l’Accademia. Une œuvre à lire en marchant, à découvrir par hasard, dans la rue et dans la presse spécialisée. Le projet séduit le jury de la Fédération Wallonie-Bruxelles et est retenu comme événement collatéral de la Biennale.

C’était sans compter sur l’irruption d’un concept redoutable : le « sens commun de la pudeur ». Daniel Birnbaum, commissaire de cette édition, estime qu’il n’est « pas possible » d’intégrer la proposition. Paolo Baratta craint que « les artistes concernés » ne soient offensés. Quant au maire de Venise, Massimo Cacciari, il interdit purement et simplement l’affichage public, au nom de la décence. Rideau. Pas d’argument esthétique, pas de débat sur la satire ou la caricature, pas même un échange sur le fond. La machine institutionnelle invoque la procédure, la bienséance, la tranquillité morale, puis passe à autre chose.

On croit rêver. À Venise, ville qui a offert au monde Titien, Véronèse, Tintoret et leurs chairs triomphantes, le sexe dessiné devient soudain problématique. Le rire, lui, ne passe pas. « On peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui », disait Desproges : manifestement, on peut rire du sexe des artistes, mais pas avec le commissariat de la Biennale.

Pour Jacques Charlier, qui n’a jamais cessé de pointer la dimension quasi cléricale de certaines instances de l’art contemporain, l’épisode relève presque de la démonstration par l’absurde. La censure devient alors le meilleur allié de l’œuvre. Avec son commissaire Enrico Lunghi, alors directeur du Mudam Luxembourg, l’artiste se fait flibustier : un vaporetto amarré non loin des Giardini est transformé en centre de documentation pirate retraçant les péripéties du projet. Loin d’être marginal, le bateau est pris d’assaut durant la semaine professionnelle. La Biennale peut détourner le regard ; la presse internationale, elle, s’en empare avec gourmandise.

La réaction ne se fait pas attendre. Anvers, Bruxelles, Namur, Bergen, Belgrade, Linz, Metz, Luxembourg se déclarent prêtes à accueillir l’œuvre. Plus tard, elle circulera encore à Nîmes, Montpellier, Liège, Sofia, puis jusqu’en Amérique latine. Pour éviter toute plainte hypothétique, les affiches produites en 2009 deviennent anonymes : aucun nom, seulement des indices. Le catalogue se mue en quizz érudit et malicieusement cruel, salué jusque dans Le Monde, où Harry Bellet suggère qu’il « devrait figurer à l’examen de l’École du Louvre ».

Anecdotique, tout cela ? Sans doute, si l’on compare cet épisode à des drames bien plus graves touchant la liberté d’expression. Mais le fameux « sens commun de la pudeur » continue d’interroger. Il rappelle les repeints moralisateurs de Daniele da Volterra, surnommé Il Braghettone, chargé de rhabiller les nus du Jugement dernier de Michel-Ange et de casser les verges des sculptures antiques du Vatican. Une collection de sexes brisés soigneusement conservés dans des tiroirs : déjà, une obsession.

C’est précisément contre ce genre d’amnésie souriante que l’exposition présentée aujourd’hui à la Galerie Nadja Vilenne prend tout son sens. Quinze ans après Venise, il était temps de revenir aux dessins originaux, tracés dès 1973, et de réintroduire les noms des artistes. Appeler un chat un chat, sans détour ni circonlocution. Car même nommés, ces zizis restent parfois difficiles à reconnaître : preuve, s’il en fallait, que l’œuvre ne se réduit ni à la provocation ni à la gaudriole, mais relève d’un regard fin, ironique et profondément informé sur l’histoire de l’art.

« Cent sexes d’artistes » n’a jamais été une attaque. C’est un miroir tendu, un pied de nez affectueux, une manière de rappeler que l’art peut aussi se permettre de rire de lui-même. Et si cela suffit encore à faire rougir certaines institutions, c’est peut-être que le dessin a, décidément, touché juste.

Au fond, « Cent sexes d’artistes » ne demande qu’une chose : être regardée. Sans filtre, sans indignation préalable, sans mode d’emploi moral. La présentation de la version originale à la Galerie Nadja Vilenne offre précisément cette possibilité rare : celle de se confronter directement aux dessins, aux noms, au jeu de références et à l’humour acéré de Jacques Charlier. Loin des fantasmes de scandale et des réflexes de censure, l’œuvre se révèle pour ce qu’elle est réellement : un terrain d’observation du monde de l’art, de ses mythologies et de ses pudeurs. À chacun, dès lors, d’y entrer, de sourire, de s’agacer peut-être, de reconnaître ou de se tromper, et surtout de se faire sa propre idée.

Après tout, la polémique n’a jamais remplacé le regard. Et c’est bien là que tout commence.

Informations pratiques :

Exposition «  La Rencontre »

Du 10 janvier au 14 février 2026

Galerie Nadja Vilenne

5, rue Commandant Marchand – 4000 Liège.

Ouvert du jeudi au samedi de 14 à 18 h. ou sur rendez-vous

 

Exposition « Cent sexes d’artistes » de Jacques Charlier à la Galerie Nadja Vilenne à Liège
Exposition « Cent sexes d’artistes » de Jacques Charlier à la Galerie Nadja Vilenne à Liège