Le vase « Diva » : quand Georges Collignon réinvente le cristal du Val Saint-Lambert
On connaît Georges Collignon pour ses grandes compositions abstraites, ses couleurs éclatantes et son rôle majeur dans le renouveau de la peinture belge de l’après-guerre. On sait beaucoup moins que l’artiste liégeois a également laissé une empreinte remarquable dans l’univers du cristal. Le vase « Diva », aujourd’hui conservé au Grand Curtius, témoigne de cette rencontre inattendue entre l’un des plus grands peintres belges du XXᵉ siècle et le savoir-faire des Cristalleries du Val Saint-Lambert.
Quand un peintre rencontre le cristal
Né à Flémalle en 1923, Georges Collignon occupe une place essentielle dans l’histoire de l’art belge. Figure majeure de l’abstraction lyrique, il développe dès les années 1950 un langage pictural très personnel où couleurs lumineuses, signes géométriques et rythmes architecturés traduisent une vision profondément optimiste de la modernité.
Son œuvre dépasse rapidement les frontières belges. Exposé dans les plus grandes institutions européennes, présent à plusieurs reprises à la Biennale de Venise et représenté dans de nombreuses collections publiques, il contribue à faire rayonner la création belge sur la scène internationale. Son influence marque durablement plusieurs générations d’artistes et fait aujourd’hui encore de lui l’une des grandes figures de la peinture belge du XXᵉ siècle.
Pourtant, son parcours ne se limite pas à la peinture.
Une collaboration née de longue date
L’histoire entre Georges Collignon et le Val Saint-Lambert débute bien avant la création du vase « Diva ».
En 1942, alors qu’il n’est encore qu’un jeune artiste prometteur, il est engagé par Charles Graffart, récemment nommé à la tête du service des créations des Cristalleries du Val Saint-Lambert. Sa mission consiste alors à mettre sur papier, sur des feuilles de papier calque, les projets imaginés par le célèbre créateur.
Cette première expérience lui permet de découvrir de l’intérieur les exigences techniques du cristal, les contraintes de fabrication mais aussi les possibilités presque infinies offertes par cette matière.
Trente ans plus tard, cette rencontre prend une nouvelle dimension.
En 1972, Georges Collignon revient au Val Saint-Lambert, cette fois comme créateur à part entière. L’entreprise souhaite alors renouveler son image en faisant appel à des artistes contemporains capables d’inventer un vocabulaire esthétique résolument moderne.
Le vase « Diva », une œuvre de lumière
Le vase « Diva » illustre parfaitement cette recherche.
Sa silhouette élégante, élancée et légèrement cintrée se distingue par un renflement dans sa partie supérieure et un col resserré terminé par un large bord transparent. Le cristal satiné est doublé de noir afin de former deux bandeaux qui soulignent discrètement la base et le col.
Mais c’est surtout son décor qui révèle toute l’inventivité du peintre.
Huit frises horizontales composées de pastilles noires se succèdent autour du vase. Entièrement opaques aux extrémités, elles deviennent progressivement plus transparentes grâce à un patient travail de taille jusqu’à atteindre leur maximum de luminosité au centre de l’objet.
Collignon s’inspire ici d’un principe optique particulièrement original : l’ouverture progressive du diaphragme d’un appareil photographique. La lumière traverse progressivement le cristal et transforme l’objet selon l’angle sous lequel il est observé.
La transparence joue également un rôle essentiel. En regardant à travers ces ouvertures circulaires, le visiteur aperçoit les motifs gravés sur la face opposée du vase. Ceux-ci semblent alors se multiplier par un subtil effet optique, donnant au décor une profondeur inattendue.
Une œuvre née d’un véritable dialogue
La réalisation d’un tel objet nécessitait une parfaite entente entre l’artiste et les artisans du Val Saint-Lambert.
Georges Collignon suivait personnellement chacune des étapes de fabrication. Le tailleur Roger Laurent façonnait les volumes tandis que Noël Delfosse assurait les délicates opérations de finition qui donnent toute leur précision aux jeux de lumière imaginés par le peintre.
Cette collaboration illustre parfaitement la philosophie du Val Saint-Lambert durant les années 1970 : faire dialoguer la création contemporaine avec l’excellence artisanale.
Le décor du vase « Diva » sera d’ailleurs repris sur un second modèle, le vase « Delta », de forme cylindrique, confirmant l’intérêt que Collignon portait à cette recherche autour de la lumière et des effets visuels.
Autre singularité remarquable : l’utilisation du cristal noir. Cette couleur demeure exceptionnelle dans la production du Val Saint-Lambert, hormis quelques créations réalisées par Charles Graffart dans les années 1930, ce qui confère au vase une personnalité encore plus affirmée.
Deux siècles après la fondation des Cristalleries du Val Saint-Lambert, le bicentenaire offre l’occasion de redécouvrir quelques-unes des créations les plus remarquables qui ont marqué l’histoire de cette manufacture d’exception. Parmi elles, le vase « Diva » de Georges Collignon occupe une place singulière. Il témoigne de la rencontre entre l’un des plus grands peintres belges du XXᵉ siècle et l’excellence des maîtres verriers liégeois, dans une œuvre où la lumière, la géométrie et le cristal dialoguent avec une étonnante modernité.
Bonne nouvelle pour les amateurs d’art comme pour les simples curieux : ce chef-d’œuvre est actuellement présenté dans une galerie librement accessible du Grand Curtius, à l’occasion des célébrations du bicentenaire du Val Saint-Lambert. Une invitation à pousser les portes du musée pour découvrir, souvent à quelques centimètres seulement, une œuvre rarement exposée qui révèle une facette méconnue de Georges Collignon. Une belle occasion de porter un regard neuf sur un artiste majeur de l’histoire de l’art belge… et sur l’extraordinaire patrimoine verrier liégeois.
Le regard de Cyberliège Magazine
Le bicentenaire du Val Saint-Lambert ne se raconte pas uniquement à travers les grandes pièces emblématiques de la cristallerie. Il se découvre aussi dans des œuvres plus discrètes, parfois méconnues, qui révèlent la richesse des collaborations entre artistes et artisans. Le vase « Diva » en est un magnifique exemple : une création qui invite à prendre son temps, à observer la lumière jouer dans le cristal et à redécouvrir le talent de Georges Collignon sous un angle inattendu. Parce que les plus belles surprises de notre patrimoine artistique sont souvent celles que l’on ne s’attendait pas à rencontrer.


