Quand Alain Meert traverse la Meuse… et fait tomber quelques frontières
Poursuivant mon exploration des « Coulisses d’une Collection » à La Boverie, je ne m’attendais certainement pas à retrouver en si bonne compagnie, un artiste qui m’est devenu familier au fil de mes visites au Trinkhall Museum.
Accroché avec une remarquable simplicité, un grand fusain sur papier attire mon regard dans une partie de l’espace de l’exposition.
Son auteur : Alain Meert.
À première vue, il s’agit d’un portrait. Un visage surgit du papier sous de larges traits de fusain. Une barbe dense, un regard presque absent, une écriture qui envahit le haut de la feuille comme si les mots eux-mêmes hésitaient entre le récit et le dessin.
Une œuvre sobre.
Silencieuse.
Mais qui raconte bien davantage que ce qu’elle montre.
Une œuvre parmi les grands noms de l’histoire de l’art
Ce qui frappe immédiatement, ce n’est pas seulement le dessin.
C’est l’endroit où il est présenté.
À quelques mètres de Picasso, Chagall, Adrien de Witte, Marie Laurencin ou Eugène Boudin, le fusain d’Alain Meert trouve naturellement sa place dans cette exposition consacrée à la richesse des collections de la Ville de Liège.
Et c’est précisément cette évidence qui mérite d’être soulignée.
Pendant longtemps, le monde de l’Art a aimé classer.
D’un côté les grands musées.
De l’autre les artistes dits « différents », « singuliers », « outsiders » ou issus de l’art brut.
Ces catégories ont parfois permis de mieux faire connaître certains créateurs.
Mais elles ont aussi entretenu une frontière, souvent invisible, qui séparait encore des artistes pourtant animés par une même nécessité de créer.
En découvrant ce dessin à La Boverie, je me suis dit qu’une de ces frontières était peut-être en train de s’effacer.
Du Créahm au Trinkhall Museum… puis à La Boverie
Depuis près de trente ans, Alain Meert développe son univers artistique au sein du Créahm de Liège.
Là, il dessine, peint, sculpte, assemble et invente un langage qui n’appartient qu’à lui.
Ses œuvres parlent de ses souvenirs, de ses passions, de sa famille, de musique, de voyages ou encore de cinéma.
Elles ne cherchent jamais à impressionner.
Elles cherchent simplement à partager un regard.
Le public du Trinkhall Museum connaît bien son travail.
Ses créations y dialoguent avec celles d’autres artistes qui, comme lui, ont longtemps été regardés davantage pour leur parcours de vie que pour leurs qualités plastiques.
Aujourd’hui, voir l’un de ses dessins présenté dans une exposition de La Boverie apparaît comme une suite logique.
Non pas une récompense.
Encore moins une exception.
Mais la reconnaissance d’une œuvre qui mérite pleinement sa place dans l’histoire artistique liégeoise.
Quelques centaines de mètres… et un long chemin
Il est d’ailleurs amusant d’y penser.
Entre le Trinkhall Museum et La Boverie, il suffit de traverser la Meuse.
Quelques centaines de mètres à peine.
Une promenade de quelques minutes.
Pour Alain Meert, cette courte traversée possède pourtant une portée symbolique bien plus grande.
Elle raconte l’évolution d’un regard.
Celui d’une époque où l’on ne demande plus d’abord dans quelle catégorie ranger un artiste, mais où l’on prend enfin le temps de regarder son œuvre.
Car au fond, qu’importe le lieu où elle est exposée.
Ce qui compte, c’est l’émotion qu’elle suscite.
Une victoire qui dépasse un seul artiste
En quittant cette salle, je ne pensais plus seulement à Alain Meert.
Je pensais aussi à tous ces artistes du Créahm qui, depuis plus de quarante ans, créent avec la même sincérité, la même liberté et la même exigence.
La présence de ce fusain dans « Les coulisses d’une Collection » est évidemment une belle reconnaissance pour Alain Meert.
Mais elle est aussi un formidable signal adressé à tous ces créateurs que l’on a trop longtemps regardés comme des artistes « à part ».
Ils n’ont jamais été des artistes à part.
Ils ont toujours fait partie de l’art.
Peut-être fallait-il simplement apprendre à regarder autrement.
Et c’est précisément ce que réussissent aujourd’hui, chacun à leur manière, La Boverie et le Trinkhall Museum.
Deux musées séparés par quelques centaines de mètres.
Deux institutions différentes.
Une même conviction : le talent ne connaît ni frontières, ni catégories.
Le regard de Cyberliège Magazine
Au fil de cette série consacrée aux « Coulisses d’une Collection », j’ai découvert des artistes célèbres, des œuvres oubliées, des sculptures monumentales, des peintures de la Renaissance et des trésors longtemps restés dans les réserves de La Boverie.
La rencontre avec Alain Meert possède pourtant une résonance particulière.
Non seulement parce que son dessin est d’une grande force expressive, mais surtout parce qu’il raconte une évolution silencieuse du monde de l’Art.
Pendant longtemps, les artistes issus d’ateliers comme le Créahm ont été présentés à travers leur différence. Aujourd’hui, leur travail est regardé pour ce qu’il est : une création authentique, personnelle et profondément émouvante.
Ce n’est pas seulement une victoire pour Alain Meert.
C’est une victoire pour tous les artistes qui, depuis des années, créent avec la même exigence, parfois loin des circuits traditionnels.
Le chemin entre le Trinkhall Museum et La Boverie est court.
Mais il symbolise un parcours beaucoup plus long : celui qui mène de la reconnaissance d’une différence à la reconnaissance d’un talent.
Et si l’Art avait justement pour mission de nous apprendre qu’il n’existe, au fond, qu’une seule catégorie d’artistes : ceux qui nous touchent ?



