Le Filoguet, le mystérieux musicien de Lambert Lombard

Le Filoguet… ou quand Lambert Lombard nous fait entrer dans la Renaissance

Poursuivant mon exploration des Coulisses d’une Collection à La Boverie, mon regard s’est cette fois arrêté devant un personnage pour le moins singulier.

Ni prince, ni évêque, ni saint.

Encore moins un héros de la mythologie.

Simplement un homme soufflant dans une flûte.

Son nom ? Le Filoguet.

Une huile sur bois réalisée vers 1535-1540 par Lambert Lombard (ou par son atelier).

À première vue, cette peinture pourrait presque passer inaperçue parmi les grands noms de l’exposition.

Et pourtant…

Elle raconte bien davantage que le portrait d’un mystérieux musicien.

Elle ouvre une fenêtre sur l’un des plus grands artistes que Liège ait jamais connus.

Lambert Lombard, le grand humaniste de la Renaissance liégeoise

Aujourd’hui, nous connaissons Lambert Lombard comme peintre.

Au XVIᵉ siècle, il était bien plus que cela.

Comme Léonard de Vinci, Michel-Ange ou Albrecht Dürer, il appartient à cette génération d’hommes que l’on qualifie d’« humanistes de la Renaissance ».

Peintre, dessinateur, architecte, décorateur, collectionneur d’antiquités, numismate et conseiller artistique du Prince-Evêque Érard de La Marck, Lambert Lombard ne limitait jamais sa curiosité à une seule discipline.

À une époque où l’artiste cessait progressivement d’être un simple artisan pour devenir un intellectuel, il incarnait parfaitement ce nouvel idéal de la Renaissance.

Son voyage à Rome, en 1537, allait d’ailleurs bouleverser sa carrière.

Au contact des chefs-d’œuvre de Raphaël, de Michel-Ange et de l’Antiquité romaine, il découvre une nouvelle manière de concevoir l’art.

De retour à Liège, il introduit dans la principauté les idées de la Renaissance italienne et contribue à transformer durablement la création artistique locale.

Sans exagération, on peut dire qu’il fut l’un des principaux passeurs de la Renaissance dans nos régions.

Un simple joueur de flûte… vraiment ?

C’est précisément ce qui rend « Le Filoguet » si étonnant.

On pourrait s’attendre à voir Lambert Lombard peindre de grandes scènes religieuses, des portraits de dignitaires ou des compositions inspirées de l’Antiquité.

À la place, il choisit un personnage populaire.

Selon la tradition, ce « Filoguet » aurait été un musicien ambulant ou un bouffon bien connu des Liégeois du XVIᵉ siècle.

Son identité demeure mystérieuse.

Mais son visage, lui, ne laisse pas indifférent.

Le regard est vif.

Le nez est volontairement accentué.

La bouche épouse le bec de la flûte.

Les vêtements sont simples, presque négligés.

Nous sommes loin des portraits idéalisés de la Renaissance italienne.

Lambert Lombard semble ici moins intéressé par le rang social de son modèle que par son humanité.

Il observe les expressions, les attitudes et les petits détails qui donnent vie à un visage.

C’est toute la curiosité du peintre qui s’exprime dans cette œuvre.

Le regard d’un artiste… et celui d’un humaniste

En découvrant « Le Filoguet », on comprend que Lambert Lombard ne regardait pas seulement les princes et les grands personnages de son époque.

Il regardait aussi les gens ordinaires.

Le joueur de flûte devient ainsi le témoin silencieux d’une époque où l’Art commence à s’intéresser à l’homme dans toute sa diversité.

Cette curiosité pour le monde, pour les visages et pour les caractères est sans doute l’une des plus belles expressions de l’esprit de la Renaissance.

Le même artiste capable de concevoir de vastes compositions religieuses pouvait aussi s’émouvoir devant la personnalité d’un simple musicien des rues.

Une rencontre à cinq siècles de distance

En quittant cette partie de la salle de La Boverie, je me suis amusé à imaginer ce mystérieux « Filoguet » quittant discrètement son panneau de bois pour traverser les galeries du musée.

Que penserait-il en croisant Picasso, Chagall, Jean Rets ou Jacques Lizène ?

Peut-être se contenterait-il de sourire avant de reprendre son air de flûte.

Après tout, les siècles passent, les styles changent, mais les artistes continuent de raconter la même histoire : celle des femmes et des hommes qui peuplent leur époque.

Et c’est précisément ce que nous rappelle cette exposition.

Les coulisses d’une collection ne sont pas seulement celles des œuvres.

Elles sont aussi celles des artistes qui, depuis près de cinq siècles, n’ont jamais cessé de regarder le monde avec curiosité.

 

Le regard de Cyberliège Magazine

Dans une exposition où se côtoient Picasso, Chagall, Jean Rets ou Jacques Lizène, il serait facile de passer rapidement devant une peinture vieille de près de cinq siècles.

Ce serait pourtant une erreur.

Avec « Le Filoguet », Lambert Lombard nous rappelle que les collections de la Ville de Liège ne racontent pas seulement l’art moderne ou contemporain. Elles conservent aussi les racines de notre identité artistique.

Bien avant les avant-gardes du XXᵉ siècle, cet humaniste avait déjà ouvert les portes de la Renaissance dans nos régions. Son œuvre témoigne d’une époque où l’art, la science, l’architecture et la connaissance formaient un tout indissociable.

En s’arrêtant quelques instants devant ce mystérieux joueur de flûte, le visiteur ne découvre pas seulement un tableau ancien. Il rencontre l’un des artistes qui ont contribué à faire de Liège un véritable foyer culturel européen dès le XVIᵉ siècle.

 


Sous les traits de ce mystérieux joueur de flûte se cache l’une des œuvres les plus singulières de Lambert Lombard – Les Coulisses d’une Collection – La Boverie – Photo © A. Hanniken