La fontaine disparue de la place Saint-Lambert à Liège

La fontaine de la place Saint-Lambert à Liège est-elle dans le cimetière des œuvres d’art public délaissées ?

À Liège, on connaît les cimetières monumentaux, les cryptes et les stèles commémoratives. Mais existe-t-il aussi un cimetière discret, sans croix ni marbre, pour les œuvres d’art public devenues encombrantes ? Un lieu où l’on range, sans trop y penser, ce qui dérange, ce qui divise, ce qui a cessé d’être à la mode ?

Il semblerait bien que oui.

Une œuvre familière devenue invisible

Pendant vingt-cinq ans, la fontaine de la sculptrice liégeoise Halinka Jakubowska a occupé la Place Saint-Lambert. Installée en 1997, au rond-point des bus, elle faisait partie du paysage quotidien. On pouvait l’aimer ou la détester — et beaucoup ont adoré la détester — mais elle existait. Elle structurait l’espace, servait de point de rendez-vous, offrait un abreuvoir aux oiseaux et inscrivait un geste artistique contemporain au cœur battant de la ville.

En 2022, les travaux du tram ont bouleversé le centre-ville. Comme d’autres œuvres, la fontaine a été démontée. Officiellement, il s’agissait d’un déplacement temporaire. Officieusement, le provisoire s’est installé dans la durée.

Débranchée du réseau, privée d’eau depuis quatre ans, elle n’est plus qu’un volume silencieux. Les feuilles s’y accumulent, les oiseaux s’y posent, mais l’eau ne coule plus. Une fontaine sans eau : métaphore involontaire d’une mémoire que l’on assèche.

L’exil au Sart-Tilman

Depuis son enlèvement, la sculpture a été réinstallée au Place Saint-Lambert, sur le domaine universitaire. Elle y fait face à « La Mort de l’Automobile » de Fernand Flausch, autre œuvre emblématique du patrimoine sculptural liégeois.

Ce déplacement pose question. Le musée en plein air est un lieu remarquable, mais il ne remplace pas l’espace urbain. Une œuvre pensée pour dialoguer avec la ville, avec ses flux, ses bruits, ses habitants, ne devient pas équivalente parce qu’on la dépose dans un parc universitaire. Le contexte fait partie intégrante de la sculpture. L’arracher à son site, c’est en modifier profondément le sens.

Une question de patrimoine et de mémoire

La plupart des sculptures déplacées lors des travaux ont retrouvé leur place. Pourquoi la fontaine de Halinka Jakubowska demeure-t-elle en exil ?

Au-delà du cas particulier, la situation interroge notre rapport à l’art public. Une œuvre installée depuis un quart de siècle fait désormais partie du patrimoine. Elle accompagne des générations, inscrit des souvenirs dans la pierre et le métal, devient repère. On ne la juge plus seulement selon des critères esthétiques, mais selon sa capacité à incarner une époque et une mémoire collective.

Pour de nombreux Liégeois, cette fontaine évoque des rendez-vous, des attentes sous la pluie, des départs en bus, des retours tardifs. Elle appartient à l’histoire sensible de la ville.

Une proposition pour la Citadelle

Face à cette immobilité, une pétition citoyenne demande la réinstallation de la fontaine dans l’espace public. Une proposition concrète émerge : le Parc de la Citadelle, en face de l’Enclos des fusillés.

Ce lieu de mémoire, marqué par l’histoire et les commémorations officielles auxquelles participent régulièrement les plus hautes autorités du pays, bénéficierait d’une présence artistique forte. La fontaine pourrait y retrouver sa fonction première : faire circuler l’eau, créer un point de rassemblement, inscrire la création contemporaine dans un site chargé de symboles.

Il ne s’agit pas d’un simple déplacement logistique. Il s’agit d’un choix politique et culturel. Réinstaller la fontaine, c’est affirmer que l’art public n’est pas un mobilier interchangeable, mais une composante essentielle de l’identité urbaine.

Plus qu’une fontaine

Cette mobilisation dépasse la seule œuvre d’Halinka Jakubowska. Elle pose une question fondamentale : que faisons-nous de notre patrimoine récent ? Sommes-nous prêts à défendre les créations contemporaines avec la même ardeur que les monuments plus anciens ?

Une ville qui relègue ses œuvres dans un angle mort envoie un signal. À l’inverse, une ville qui réaffirme leur place dans l’espace public affirme sa confiance dans la création et dans la mémoire partagée.

Soutenir la réinstallation de la fontaine, c’est refuser que l’art public finisse dans un cimetière discret d’objets oubliés. C’est rappeler que la culture ne se débranche pas comme un simple réseau

 

Fontaine d’Halinka Jakubowska
Fontaine d’Halinka Jakubowska – Place Saint-Lambert à Liège