Les secrets du Trinkhall — Chapitre 4
Le musée qui apprend à regarder autrement
Une histoire qui commence bien avant le musée
Pour comprendre ce qu’est devenu le Trinkhall Museum, il faut remonter bien avant sa rénovation.
L’histoire commence en 1979, lorsque Luc Boulangé crée à Liège le Créahm. Son projet repose alors sur une idée particulièrement novatrice : proposer à des personnes en situation de handicap mental des ateliers dont la finalité est avant tout artistique, et non thérapeutique ou occupationnelle.
Cette démarche s’inscrit dans une époque où le regard porté sur les créations de personnes jusque-là considérées principalement à travers leur handicap évolue profondément. Des artistes, des philosophes, des sociologues, des psychiatres et des historiens de l’art commencent à interroger la valeur de ces productions et les frontières traditionnelles de l’art.
Mais le Créahm va franchir une étape supplémentaire : il ne s’agit plus seulement de découvrir ou de collectionner des œuvres produites dans des contextes particuliers. Il s’agit de créer les conditions permettant à des artistes de développer leur propre pratique.
1981 : le Trinkhall entre dans l’histoire
Deux ans après la création du Créahm, une exposition organisée dans le cadre de l’Année internationale des personnes handicapées va donner à cette aventure une nouvelle dimension.
Luc Boulangé rassemble alors des œuvres provenant d’ateliers belges et étrangers. Près de 200 réponses lui parviennent.
Il faut trouver un lieu capable d’accueillir cette exposition.
Ce sera l’ancien Trinkhall, alors désaffecté.
L’exposition devait être temporaire. Mais les ateliers du Créahm vont progressivement s’installer dans le bâtiment et y rester. Dans le même temps, un premier noyau de collection commence à se constituer.
Au fil des années, cette histoire donnera naissance au Centre d’Art Différencié, puis au MADmusée et finalement au Trinkhall Museum.
Le musée que nous connaissons aujourd’hui est donc l’aboutissement d’une histoire commencée plusieurs décennies auparavant.
Pourquoi « Trinkhall » ?
Le nom lui-même constitue un lien avec cette histoire.
Le choix de Trinkhall fait référence aux différents bâtiments qui se sont succédé sur le site et qui furent, à différentes époques, des lieux de rencontre, de loisirs et de convivialité bien connus des Liégeois.
Le bâtiment a changé.
La fonction du lieu a évolué.
Mais le nom conserve une mémoire.
Il rappelle qu’avant d’être un musée, cet endroit était déjà un lieu où l’on venait se retrouver.
Cette continuité est importante : le Trinkhall Museum ne fait pas table rase du passé. Il inscrit au contraire son activité contemporaine dans une histoire beaucoup plus ancienne du site.
Quand le bâtiment devient un outil
La rénovation du Trinkhall a souvent été remarquée pour son architecture, sa lumière et son enveloppe spectaculaire.
Mais pour le musée, la transformation est beaucoup plus profonde.
Car le nouveau bâtiment n’est pas simplement un espace plus agréable.
Il est devenu un véritable outil muséal, adapté aux différentes missions d’une institution qui doit conserver, étudier, préparer, exposer et transmettre une collection.
C’est probablement l’un des changements les plus importants, mais aussi l’un des moins visibles pour le visiteur.
Enfin un musée et un café clairement séparés
Avant les travaux, le café-restaurant occupait environ 85 % de l’espace disponible.
Le musée disposait d’une petite galerie correspondant approximativement à l’actuel espace d’accueil et utilisait également les cimaises du café.
Le public venait principalement pour déjeuner, boire un verre ou participer aux soirées et événements organisés sur place. Les œuvres étaient présentes, mais elles ne constituaient pas nécessairement la raison première de la visite.
La galerie était peu fréquentée spontanément et le fonctionnement du musée reposait notamment sur les écoles et les visites guidées programmées.
La situation est aujourd’hui radicalement différente.
Les fonctions sont clairement séparées :
un musée d’un côté, un café de l’autre.
Cette distinction peut sembler évidente.
Elle constitue pourtant un changement fondamental dans la manière dont le musée peut accueillir son public.
Le visiteur qui franchit aujourd’hui les portes du Trinkhall entre d’abord dans un espace pensé pour le musée et pour les œuvres.
Conserver ce que l’on ne voit pas
Un musée ne se résume jamais à ses salles d’exposition.
Une part essentielle de son travail se déroule dans des espaces que le visiteur ne découvrira jamais.
Une collection doit être conservée dans des conditions adaptées, protégée, documentée, manipulée avec précaution et préparée pour pouvoir être montrée au public.
Le nouveau Trinkhall permet aujourd’hui de conserver sa collection selon les normes recommandées par la Fédération Wallonie-Bruxelles.
C’est une évolution fondamentale.
Les œuvres conservées par le musée constituent une mémoire de plusieurs décennies de création artistique. Leur conservation ne concerne donc pas seulement le présent : elle engage également la transmission de ce patrimoine aux générations futures.
La rénovation a par ailleurs permis de résoudre un problème très concret qui affectait auparavant le sous-sol : les inondations répétées qui rendaient cet espace insalubre et impossible à exploiter.
Pour le visiteur, cette amélioration est invisible.
Pour le musée, elle est essentielle.
Exposer avec davantage de liberté
L’augmentation des espaces consacrés aux expositions constitue une autre évolution majeure.
Le musée peut désormais présenter des expositions dans des conditions beaucoup plus adaptées et construire de véritables parcours autour des œuvres.
Cela signifie aussi davantage de liberté dans la manière de raconter les collections.
Car une collection n’est jamais figée.
Selon les œuvres choisies, leur rapprochement, leur disposition et le parcours proposé au visiteur, le regard porté sur elles peut changer.
Le nouveau bâtiment offre donc au Trinkhall les moyens de développer pleinement sa propre programmation et d’organiser ses expositions avec une autonomie qui n’était pas possible dans les mêmes conditions auparavant.
Et cette liberté nouvelle se ressent aussi dans l’atmosphère même du lieu.
Lorsque nous lui avons demandé quel endroit du musée il aimait retrouver lorsqu’il n’y avait personne, Carl Havelange, le directeur du Musée n’a pas choisi une salle d’exposition.
Il a choisi la mezzanine, à l’étage, qui fait le lien entre l’espace d’exposition et l’espace Tassini.
Une réponse qui en dit long sur la manière dont l’architecture peut devenir une expérience quotidienne pour ceux qui travaillent dans le bâtiment.
Les métiers invisibles du musée
Il existe une autre transformation que le visiteur ne remarque presque jamais : le musée dispose désormais de son propre service d’encadrement des œuvres.
Derrière une œuvre accrochée au mur se trouvent parfois de nombreuses étapes invisibles : préparation, protection, manipulation, encadrement et installation.
L’encadrement n’est pas simplement une question esthétique.
Il participe aussi à la conservation et à la présentation de l’œuvre.
Pouvoir réaliser ce travail dans le cadre même du musée illustre une évolution plus générale : les différents gestes nécessaires à la préparation et à la présentation des œuvres peuvent désormais être réalisés dans un environnement professionnel adapté.
L’équipe du Trinkhall résume elle-même cette évolution par une formule particulièrement parlante :
« Grâce à ce bâtiment, nous pouvons professionnaliser chaque geste posé. »
Cette phrase dit beaucoup de choses sur ce que la rénovation a réellement changé.
Une collection qui peut être étudiée
Le nouveau musée ne sert pas uniquement à montrer les œuvres.
Il permet également de mieux travailler sur elles.
Le centre de documentation du Trinkhall était déjà reconnu internationalement avant la rénovation, mais il restait relativement peu fréquenté.
Aujourd’hui, il accueille notamment davantage d’étudiants et de chercheurs.
La collection devient ainsi non seulement un ensemble d’œuvres à regarder, mais également une source de connaissance et de recherche.
Cette dimension est essentielle pour un musée : conserver, c’est aussi documenter et transmettre.
Un musée qui ne se contente plus d’exposer
Le Trinkhall peut également développer plus largement ses activités de médiation et de transmission.
Les visites guidées se sont développées, tout comme la fréquentation et la fidélisation des visiteurs.
L’atelier de gravure constitue un autre exemple de cette volonté de faire du musée un lieu d’expérience.
Principalement utilisé dans le cadre scolaire, il permet également de proposer des initiations au grand public lors de certains événements.
Le musée peut par ailleurs accueillir des concerts, conférences, colloques, projections et nocturnes.
Il peut également mettre ses espaces à disposition pour des réunions et des événements professionnels.
Le Trinkhall n’est donc plus seulement un lieu où l’on vient regarder des œuvres.
C’est un lieu où l’on peut regarder, apprendre, expérimenter, écouter, échanger et rencontrer.
Un musée davantage ouvert sur son environnement
Cette nouvelle capacité d’action s’accompagne d’un développement des collaborations.
Le Trinkhall a notamment rejoint le réseau MuseumPASSmusées et développé des collaborations avec VisitWallonia.
Il participe également à OLA Liège, aux côtés d’autres acteurs de l’art contemporain liégeois.
Ces collaborations permettent au musée de toucher de nouveaux publics et de s’inscrire plus largement dans le paysage culturel.
L’enjeu n’est donc plus seulement de faire venir le public au musée.
Il est également de faire connaître le musée au-delà de ses murs.
Le malentendu qu’il faut dépasser
Il reste pourtant un regard dont le Trinkhall souhaite précisément s’affranchir.
Lorsque nous avons demandé à Carl Havelange, le directeur du Musée, quel était, selon lui, le plus grand malentendu concernant le musée, sa réponse est particulièrement claire :
« Considérer le Trinkhall uniquement comme un musée lié au handicap ».
Bien sûr, l’histoire et la singularité de sa collection sont intimement liées à cette réalité.
Mais le Trinkhall revendique avant tout sa place comme musée d’art contemporain.
C’est là un enjeu essentiel.
Les artistes présentés au Trinkhall ne doivent pas être regardés uniquement à travers leur situation de handicap. Leurs œuvres doivent pouvoir être considérées pour ce qu’elles sont : des œuvres d’art contemporain, avec leur force, leur singularité et leur diversité.
Cette volonté rejoint finalement l’intuition fondatrice du Créahm : permettre à la création artistique d’être regardée comme création.
Le nouveau bâtiment donne aujourd’hui au musée les moyens matériels de porter pleinement ce regard.
Ce que le visiteur emporte avec lui
Alors, que souhaiter que le visiteur emporte en quittant le Trinkhall ?
La réponse Carl Havelange tient en quelques mots : « L’émotion ressentie devant une œuvre ou un artiste, et surtout l’envie de revenir pour être à nouveau surpris ».
C’est peut-être finalement la meilleure définition d’un musée vivant.
Un lieu dont on ne ressort pas avec toutes les réponses, mais avec quelques questions nouvelles.
Un lieu où une œuvre peut nous surprendre aujourd’hui, puis nous apparaître autrement quelques années plus tard.
Car, comme le souligne le directeur, lorsqu’on vit quotidiennement entouré de nombreuses œuvres, on ne les regarde plus comme au premier jour. Le regard évolue aussi au fil des rencontres avec les artistes, des visites de leurs ateliers, de la découverte de leurs histoires et de leurs parcours.
Regarder une œuvre, c’est aussi apprendre à regarder.
Et si l’on revenait en arrière ?
Nous avons demandé au directeur ce qui lui manquerait le plus s’il devait retourner demain dans l’ancien Trinkhall.
Sa réponse est révélatrice :
« L’atmosphère apaisante du bâtiment actuel et, bien sûr, les espaces d’exposition ».
Deux éléments qui résument finalement les deux dimensions de la transformation.
D’un côté, le confort, la lumière et l’ambiance que procure l’architecture actuelle.
De l’autre, l’espace indispensable à la mission première du musée : permettre aux œuvres d’exister pleinement dans leur relation avec le public.
Le bâtiment a changé. Le regard aussi.
Depuis les premiers ateliers du Créahm jusqu’au Trinkhall Museum d’aujourd’hui, près d’un demi-siècle s’est écoulé.
Le lieu a changé.
Les institutions ont évolué.
La collection s’est développée.
Les publics se sont diversifiés.
Mais une même ambition demeure : faire reconnaître la création artistique pour ce qu’elle est, en permettant aux œuvres d’être regardées, conservées, étudiées et partagées.
La rénovation du Trinkhall n’a donc pas simplement transformé un bâtiment.
Elle a donné à cette histoire un nouvel outil pour continuer.
Un outil professionnel, autonome, capable de conserver les œuvres, de construire ses propres expositions, de développer la recherche, la médiation et les collaborations, mais aussi d’offrir aux visiteurs une expérience renouvelée.
Et peut-être est-ce là le véritable secret du Trinkhall :
« Son architecture nous invite à regarder le bâtiment, mais sa véritable mission nous invite à regarder autrement les œuvres qu’il abrite ».
Car au bout du compte, le plus beau compliment que l’on puisse faire à un musée est peut-être celui-ci :
On y est venu une première fois par curiosité… et l’on a envie d’y revenir pour être à nouveau surpris.
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Le regard de Goupil
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