« Arrachement » : quand l’histoire de l’immigration italienne s’inscrit dans l’espace public liégeois
Le 23 juin 2026 marque le 80e anniversaire d’un accord qui allait profondément transformer la Belgique et plus particulièrement la Wallonie. Signé le 23 juin 1946 entre la Belgique et l’Italie, le célèbre « accord charbon » prévoyait l’envoi de dizaines de milliers de travailleurs italiens dans les charbonnages belges en échange d’un approvisionnement régulier en charbon destiné à soutenir la reconstruction de l’Italie d’après-guerre.
Quatre-vingts ans plus tard, cette page d’histoire continue de résonner dans notre société. À Liège, elle trouve une expression particulièrement forte à travers « Arrachement », une œuvre d’art public inaugurée en 2021 à l’occasion du 75e anniversaire de cet accord. Installée place Vivegnis, là où de nombreux travailleurs italiens découvrirent pour la première fois leur terre d’accueil, la sculpture agit aujourd’hui comme un rappel permanent d’une immigration qui a durablement façonné le visage de la Belgique contemporaine. Cette œuvre d’art public nous invite à se souvenir d’une page essentielle de notre histoire sociale, économique et humaine.
Des hommes contre du charbon
Le 23 juin 1946, la Belgique et l’Italie concluaient un protocole devenu emblématique. D’un côté, la Belgique devait relancer son économie après les destructions de la guerre et faisait face à une pénurie dramatique de main-d’œuvre dans les mines. De l’autre, l’Italie, exsangue après le conflit, manquait cruellement de combustible pour alimenter sa reconstruction et était confrontée à un chômage massif.
L’accord prévoyait ainsi l’envoi de dizaines de milliers de travailleurs italiens dans les charbonnages belges. En contrepartie, la Belgique s’engageait à fournir à l’Italie une quantité déterminée de charbon. Très vite, jusqu’à 2 000 ouvriers par semaine traversèrent les Alpes pour rejoindre les bassins miniers wallons.
Cette convention, souvent résumée par la formule brutale « des hommes contre du charbon », allait transformer durablement le visage de nombreuses villes belges.
La gare de Vivegnis, porte d’entrée vers une nouvelle vie
Le choix de la place Vivegnis pour accueillir « Arrachement » n’a rien d’anodin. Jusqu’au milieu du XXe siècle, cet endroit abritait une gare ferroviaire qui constitua l’un des points d’arrivée de nombreux travailleurs italiens. C’est ici que beaucoup d’entre eux posèrent le pied pour la première fois sur le sol liégeois, abandonnant derrière eux leur famille, leur langue, leurs habitudes et parfois leurs espoirs.
Le titre même de l’œuvre évoque cette rupture douloureuse : l’arrachement à une terre natale, à une culture et à un mode de vie.
Conçus par l’illustratrice Dácil Martín Paillet et réalisés par la Ferronnerie Dejeond Delarge, les différents panneaux qui composent cette œuvre représentent à la fois un train de migrants et des silhouettes de mineurs au travail. Son acier corten, dont la patine rouillée évoque la mémoire industrielle de la région, semble porter les traces du temps et des sacrifices consentis par toute une génération.
À ses pieds repose également une capsule mémorielle contenant des souvenirs et témoignages de familles italiennes, comme un trésor enfoui destiné aux générations futures.
Une intégration loin d’être évidente
Aujourd’hui, l’histoire de l’immigration italienne apparaît souvent comme une réussite exemplaire. Pourtant, la réalité des débuts fut bien plus complexe.
Les conditions de travail dans les charbonnages étaient particulièrement éprouvantes. Les logements étaient parfois précaires et l’accueil réservé aux nouveaux arrivants ne fut pas toujours chaleureux. Préjugés, méfiance et discriminations accompagnaient fréquemment l’installation de ces familles venues d’ailleurs.
Les Italiens furent parfois perçus comme des concurrents sur le marché du travail ou comme des étrangers difficiles à intégrer. Des discours que l’on pourrait croire contemporains existaient déjà à l’époque.
Malgré ces obstacles, les communautés italiennes se sont progressivement enracinées dans la société belge. Aujourd’hui, leurs descendants représentent près de 400 000 personnes dans le pays, dont une majorité vit en Wallonie. Ils participent pleinement à la vie économique, culturelle, politique et associative du territoire.
Un héritage devenu invisible tant il nous est familier
L’une des plus grandes réussites de cette intégration réside peut-être dans son apparente évidence. Qui pense encore aujourd’hui à l’origine étrangère de la pizza, des lasagnes, du tiramisu, du mascarpone ou de l’osso buco lorsqu’ils figurent sur les tables belges ?
Ces spécialités, presque absentes du quotidien belge au début des années 1950, font désormais partie de notre paysage culinaire. Elles témoignent d’une réalité souvent oubliée : les migrations ne modifient pas seulement les statistiques démographiques, elles enrichissent aussi les cultures, les savoir-faire, les habitudes et les identités collectives.
Au fil des décennies, ce qui était perçu comme étranger est devenu familier.
Une œuvre qui interroge le présent
Alors que ce 23 juin 2026 marque les 80 ans de l’accord charbon, « Arrachement » rappelle avec force que l’histoire de la Belgique s’est aussi construite grâce à des femmes et des hommes venus d’ailleurs. Ceux que l’on appelait hier les immigrés italiens sont devenus au fil des générations des Belges à part entière, dont l’apport à la vie économique, sociale, culturelle et gastronomique du pays est aujourd’hui indiscutable.
Face aux débats contemporains sur l’immigration, souvent marqués par des formules choc comme « vague submersive » ou « grand remplacement », cette œuvre invite moins à prendre parti qu’à prendre du recul. Elle rappelle que les craintes suscitées par l’arrivée de nouvelles populations ne sont pas nouvelles et que l’histoire réserve parfois des perspectives que les contemporains peinent à imaginer.
Quatre-vingts ans après l’accord de 1946, le monument de la place Vivegnis ne se contente pas de commémorer le passé. Il nous interroge sur le présent et sur la manière dont les générations futures regarderont les choix que nous faisons aujourd’hui.




