Cabaret Lizène : le « petit maître » liégeois aux deux visages à l’exposition « SUSPECTS VAN GOGH, TRICKSTERS & CO »
Au cours des siècles précédents, Liège a connu une activité culturelle et artistique foisonnante, donnant naissance à des artistes dont la réputation a largement dépassé les frontières de la Principauté.
En peinture, on pense notamment à Lambert Lombard, figure majeure de la Renaissance liégeoise, à Gérard de Lairesse, l’un des grands peintres liégeois du XVIIe siècle, ou encore à Léonard Defrance, peintre attentif aux transformations de la société de son temps. Du côté de la sculpture, impossible de ne pas évoquer Jean Del Cour, l’une des grandes figures du baroque liégeois.
Ces « Maîtres », reconnus dans leurs disciplines artistiques respectives, ont contribué par leurs talents et la qualité de leurs œuvres à la réputation de la Cité ardente.
Le milieu du XXe siècle voit pourtant apparaître une personnalité d’un tout autre genre, un artiste singulier à la pratique artistique protéiforme : Jacques Lizène.
Lui-même s’était autoproclamé « Petit-Maître liégeois de la seconde moitié du XXe siècle et artiste de la médiocrité, comme art d’attitude ».
Tout Lizène semble déjà contenu dans cette formule : l’humour, l’autodérision, la provocation, mais aussi une manière très personnelle de questionner ce que l’on considère habituellement comme de l’art.
Lizène, un artiste à deux visages ?
Osons alors une comparaison qui pourrait paraître quelque peu surprenante.
Jacques Lizène, c’est un peu Janus, le dieu romain aux deux visages.
D’un côté, le personnage public, provocateur, facétieux, volontiers absurde, qui revendique la médiocrité et transforme la dérision en véritable méthode artistique.
De l’autre, une personnalité artistique beaucoup plus réfléchie, parfaitement consciente des mécanismes de l’art, des conventions et des systèmes de valeurs qu’il s’emploie précisément à détourner.
Cette dualité n’est d’ailleurs pas sans rappeler, dans un tout autre domaine artistique, Serge Gainsbourg.
Deux artistes, deux disciplines et des démarches évidemment très différentes, mais une même capacité à construire un personnage public qui ne résume jamais complètement l’artiste qui se trouve derrière.
Chez Gainsbourg, le personnage de « Gainsbarre », provocateur et volontiers sulfureux, coexistait avec un créateur musical d’une grande exigence. Chez Lizène, le « petit maître » facétieux et l’artiste de la médiocrité masquent ou révèlent peut-être une réflexion particulièrement lucide sur les mécanismes de la création artistique.
Le personnage n’est donc pas seulement un masque : il devient lui-même un instrument de création.
Et c’est probablement là que le rapprochement avec les « tricksters » de l’exposition « SUSPECTS VAN GOGH, TRICKSTERS & CO » prend tout son sens.
Cabaret Lizène
Une rencontre avec Jean-Michel Botquin
C’est dans ce contexte que la Fondation Vincent van Gogh Arles propose un Cabaret Lizène, le mercredi 16 septembre 2026, de 19h à 20h30.
Au cours de cette rencontre, Jean-Michel Botquin présentera la pratique artistique de Jacques Lizène, avec des projections de films de l’artiste.
Une occasion de mieux comprendre celui qui se qualifiait lui-même de « petit maître liégeois » et dont l’œuvre ne cesse de brouiller les frontières entre art et vie, sérieux et dérision, création et provocation.
Jacques Lizène fait appel à de nombreux médiums. Ses œuvres reposent fréquemment sur des modes opératoires absurdes et manifestent un profond intérêt pour la provocation comme modalité de relation avec le public.
Mais derrière l’absurde se cache une véritable stratégie artistique.
Lizène cherche à renverser les systèmes de valeurs établis et à révéler ce que l’ordre social, culturel et politique cherche à effacer, contenir ou dompter. Il s’intéresse ainsi à la médiocrité, à la dérision et à la nullité, qu’il transforme en matériaux de création.
L’artiste utilise également régulièrement son propre corps comme sujet et comme outil, jusqu’à réaliser certaines actions extrêmes.
En 1970, avec Vasectomie, sculpture interne, il décide ainsi de subir une vasectomie afin d’affirmer son souhait de demeurer « improductif ». Un an plus tard, il fonde l’Institut de l’art stupide, dont il est naturellement le seul membre.
Difficile de faire plus Lizène.
Quand la caméra devient elle aussi un personnage
Cette volonté de déplacer les frontières entre l’art et la vie apparaît également dans son travail vidéo.
Dans Tentative de dressage d’une caméra suivi de Tentative d’échapper à la surveillance d’une caméra, sur une idée de 1971, Lizène joue avec la technologie jusqu’à transformer la caméra en une sorte d’entité à part entière.
La caméra semble devenir un partenaire, presque un personnage, dont l’artiste cherche l’attention et la reconnaissance.
La vidéo ne se contente alors plus d’enregistrer une action : elle participe elle-même au jeu.
La frontière entre représentation et action concrète, entre art et vie, devient particulièrement ténue.
Et c’est peut-être précisément ce qui rend l’œuvre de Jacques Lizène toujours aussi stimulante : derrière le jeu, l’absurde et la provocation, l’artiste ne cesse de poser des questions très sérieuses.
Qui décide de ce qui est de l’art ? Qui fixe les règles ? Et que se passe-t-il lorsqu’un artiste décide de jouer avec ces règles plutôt que de les respecter ?
Pour découvrir — ou redécouvrir — les réponses très personnelles de Jacques Lizène à ces questions, rendez-vous au Cabaret Lizène.
Informations pratiques
Cabaret Lizène
Présentation de la pratique artistique de Jacques Lizène par Jean-Michel Botquin, avec projections de films de l’artiste.
Mercredi 16 septembre 2026
19h – 20h30
Gratuit, sans réservation, dans la limite des places disponibles.
Lieu : patio de la Fondation Vincent van Gogh Arles
Entrée par le portail principal.
Fondation Vincent van Gogh Arles
35 ter, rue du Docteur-Fanton
13200 Arles
+33 (0)4 88 65 82 93
Le regard de Cyberliège Magazine
Avec Jacques Lizène, méfiez-vous des apparences : derrière le « petit maître » liégeois, l’artiste de la médiocrité et le provocateur facétieux se cache un créateur qui n’a cessé de questionner les règles du jeu artistique.
Et finalement, la comparaison avec Janus n’est peut-être pas si absurde. Deux visages, deux regards, deux façons d’aborder le monde… mais une seule personnalité artistique qui s’amuse à brouiller les pistes.
C’est peut-être aussi ce qui rapproche Lizène de Gainsbourg : la capacité à créer un personnage qui devient une œuvre à part entière. Chez l’un comme chez l’autre, l’ironie, la provocation et l’autodérision ne sont jamais très loin d’une véritable exigence artistique.
Alors, si vous êtes à Arles le 16 septembre, pourquoi ne pas pousser la porte de la Fondation Vincent van Gogh ? Vous y découvrirez peut-être que derrière l’« art stupide » de Lizène se cachent quelques questions plutôt intelligentes…
Et c’est probablement là que réside tout le talent du « petit maître ».

Petit Maître à la fontaine de cheveux
(photographié par Pierre Houcmant), 1980
Courtesy : Galerie Nadja Vilenne, Liège
© Adagp, Paris, 2026

